Justice internationale
et impunité,
le cas des Etats-Unis
NILS ANDERSSON
DANIEL IAGOLNITZER
VINCENT RIVASSEAU
Avant-Propos
Ce livre fait suite à la conférence internationale organisée en Septembre 2005 par l’ADIF, Association pour la défense du droit international humanitaire, sur le thème : “Droit international humanitaire et impunité des Etats puissants; le cas des Etats-Unis”. Cette conférence s’est tenue à Paris sous la présidence honoraire de Pierre Vidal-Naquet (malheureusement décédé depuis, grand historien et haute figure de la défense des droits humains, à qui nous dédions ce livre) et de Theo Van Boven. Elle a bénéficié de la coopération de la FIDH, Fédération internationale des Ligues des droits de l’homme et de plusieurs autres associations humanitaires. Nous remercions toutes les hautes personnalités françaises et étrangères, dont plusieurs des Etats-Unis, qui nous ont fait l’honneur et l’amitié d’y participer, parmi lesquelles Tadatoshi Akiba, maire d’Hiroshima et Ramsey Clark, ancien Ministre de la justice des Etats-Unis. Jimmy Carter, ancien président des Etats-Unis et Prix Nobel de la Paix, n’a pas pu assister mais nous a exprimé son soutien et ses vœux de succès.
Il est clair pour tous que la justice internationale ne peut que perdre toute crédibilité si d’un côté sont poursuivis, à juste titre, les responsables de crimes au Congo ou au Darfour, mais si d’un autre côté les pays puissants continuent à bénéficier d’une totale impunité. C’est là aujourd’hui un problème fondamental à l’origine de cette conférence, qui a rassemblé des personnalités d’opinions diverses et dans un esprit pluridisciplinaire : historiens, juristes, ainsi que représentants d’organisations humanitaires. Les Etats-Unis ne sont pas le seul Etat puissant responsable de crimes de guerre. Il est cependant apparu qu’il s’agit d’un cas emblématique dans la mesure où ils sont la première puissance mondiale, se présentant comme une grande démocratie, qui devrait à ce titre donner l’exemple, alors qu’ils ont trop souvent été et sont encore aujourd’hui responsables de très graves violations et remises en cause du droit humanitaire, torture, traitements inhumains, détentions arbitraires et illégales, bombardements de cibles et populations civiles, usage d’armes interdites, etc. L’administration actuelle des Etats-Unis tente de justifier ces exactions au nom d’une “guerre contre la terreur”, comme si tous ceux qui leur résistent étaient des terroristes. En fait ce sont leurs propres agressions contre différents pays et peuples et leurs violations extrêmes du droit qui favorisent le développement de mouvements s’en prenant aussi aux populations civiles. Est-il nécessaire de préciser qu’il ne s’agit pour nous en aucune manière d’“antiaméricanisme”. Nous rendons hommage à tous nos amis citoyens des Etats-Unis luttant avec courage contre des gouvernements ayant malheureusement réussi à tromper une partie de leur peuple.
Ce livre débute par un exposé préliminaire d’information à l’intention des non-spécialistes sur l’évolution du droit international humanitaire, la situation actuelle et le cas des Etats-Unis. Pour la simplicité de la présentation, il est ensuite divisé en trois parties, la première orientée vers l’histoire récente et faisant le bilan et l’analyse de la politique des Etats-Unis, de ses conséquences et des conclusions à en tirer, d’Hiroshima à l’Indochine, l’Amérique du Sud, l’Irak et Guantanamo. La seconde est orientée vers les problèmes de droit et les valeurs juridiques et morales à défendre, la troisième vers les différentes possibilités d’action pour le respect du droit humanitaire. Cette division est cependant très largement arbitraire, la plupart des exposés abordant tous ces points de vue. La plupart des auteurs centrent leurs contributions sur le sujet de l’impunité des Etats-Unis (ou d’autres Etats puissants) du point de vue du droit international humanitaire, thème central de ce livre. D’autres inscrivent leur exposé dans le cadre d’une analyse politique plus générale. Toutes les contributions finalement présentées ici le sont sous la responsabilité de leurs auteurs. Nous essayons dans la conclusion de résumer les différentes questions se posant aujourd’hui aux organisations humanitaires et les réponses qui peuvent y être apportées.
Nils Andersson
Daniel Iagolnitzer
Vincent Rivasseau
La totalité des conférenciers à l’exception de deux d’entre eux ont contribué à ce livre et nous les en remercions. Pour des raisons que chacun comprendra (leur participation au procès de Saddam Hussein à Bagdad), Ramsey Clark et Najeeb Al Nauimi n’ont pu finaliser pour ce livre leur intervention à la conférence. Nous tenons néanmoins à leur exprimer tout notre respect et nos chaleureux remerciements pour leur participation. En réponse à une question d’Eric Rouleau, président de séance, sur les raisons pour lesquelles il avait accepté d’être l’un des avocats de Saddam Hussein, Ramsey Clark répondit qu’il le faisait parce que tout accusé avait droit à un procès équitable et qu’il était important pour l’Histoire d’établir les responsabilités des uns et des autres.
Intervenants
- Tadatoshi AKIBA
- Japon, maire d'Hiroshima, président de l'association internationale Les Maires pour la Paix
- Nuri ALBALA
- France, avocat, responsable international de “Droit-Solidarité AIJD”
- Najeeb AL NAUIMI
- Qatar, ancien ministre de la justice
- Samir AMIN
- Egypte, économiste
- Amy BARTHOLOMEW
- Canada, professeure de droit
- Abraham BEHAR
- France, ex-président de l’Association des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (Prix Nobel de la Paix)
- Antoine BERNARD
- France, directeur de la Fédération Internationale des Droits de l’homme
- William BLUM
- Etats-Unis, auteur d’essais sur la politique extérieure des Etats-Unis
- Pascal BONIFACE
- France, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS)
- William BOURDON
- France, avocat, président de l’Association Sherpa
- Jean BRICMONT
- Belgique, professeur de physique, vice-président du BRussels Tribunal
- Robert CHARVIN
- France, doyen, professeur de droit international
- Monique CHEMILLIER-GENDREAU
- France, professeure de droit et de sciences politiques
- Ramsey CLARK
- Etats-Unis, ancien Ministre de la justice
- Catherine COQUIO
- France, professeure de littérature comparée, présidente de l’Association Internationale de Recherches sur les Crimes contre l'Humanité et les Génocides
- Barbara DELCOURT
- Belgique, professeure en sciences politiques
- Nicole DREYFUS
- avocate
- Rudolf EL-KAREH
- Liban, professeur, sociologue et politologue
- Ayşe ERZAN
- Turquie, professeure de physique, Membre de l’Académie des sciences
- Pedro GARCIA-BILBAO
- Espagne, Dr en sociologie
- Philip GRANT
- Suisse, avocat, président de TRIAL (Track Impunity Always)
- Stéphane HESSEL
- France, ambassadeur
- Jacques LE DAUPHIN
- France, directeur de l’Institut de Documentation et de Recherches pour la Paix (IDRP)
- Mirqueya Mateo PEREZ
- République Dominicaine, professeure d’économie
- Jan MYRDAL
- Suède, écrivain et essayiste
- Michael PARENTI
- Etats-Unis, professeur de sciences politiques
- Karen PARKER
- Etats-Unis, avocate, Association of Humanitarian Lawyers
- Graciela ROBERT
- France, référente aux Droits de l’Homme auprès du Conseil d’Administration de Médecins du Monde
- Les ROBERTS
- Etats-Unis, Center for International Emergency Disaster and Refugee Studies
- Geneviève SEVRIN
- France, présidente d’Amnesty International, section française
- Roland WEYL
- France, vice-président de l’Association Internationale des Juristes Démocrates
Table des Matières
- Daniel IAGOLNITZER
- Les principaux traités sur les méthodes de la guerre et les armes et le cas des Etats-Unis
Partie I : D'Hiroshima à Guantánamo, un constat d'impunité
- Tadatoshi AKIBA
- Pour l’abolition des armes nucléaires une action universelle
- Abraham BEHAR
- L'onde de choc nucléaire de l'unilatéralisme états-unien
- Jan MYRDAL
- The necessity of defending the rule of law !
- Samir AMIN
- La militarisation de la mondialisation, géopolitique de l’impérialisme contemporain
- Michael PARENTI
- Rulers of the Planet : the real reasons for the US invasion of Iraq
- Mirqueya Mateo PEREZ
- Impunity and US Intervention in Latin America, and particularly in the Dominican Republic
- Rudolf EL-KAREH
- La politique américaine au Moyen-Orient : la force, l'impunité, le non-droit
- Les ROBERTS
- Mortality after the 2003 invasion of Iraq
- Pascal BONIFACE
- La stratégie du “conflit des civilisations”
- William BLUM
- Freeing the world to death
Partie II : Le droit humanitaire, des valeurs juridiques et morales à défendre
- Stéphane HESSEL
- La réforme de l'ONU et le droit international humanitaire
- Barbara DELCOURT
- Les racines idéologiques de la “doctrine Bush” : des obstacles au respect du droit humanitaire ?
- Amy BARTHOLOMEW
- Strategies of the weak : Contesting Empire’s Law through Litigation under International Humanitarian Law
- Monique CHEMILLIER-GENDREAU
- L’impunité des auteurs de violations massives du droit humanitaire au Vietnam, expression de la crise du droit international
- Robert CHARVIN
- L’instrumentalisation de l’humanitaire et ses conséquences juridiques
- Philip GRANT
- Droit contre raison d’Etat ; le rôle des ONG
- Graciela ROBERT
- La protection des populations civiles au regard du droit international
- Geneviève SERVIN
- Les Etats-Unis d’Amérique et l’impunité : Guantánamo un modèle d’illégalité
- William BOURDON
- L'hyper-terrorisme : Défi à l’Etat de droit et à la Société Civile
Partie III : Exiger l'application du droit international humanitaire et dénoncer toute impunité
- Roland WEYL
- Sur le droit humanitaire
- Jacques LE DAUPHIN
- Sécurité humaine et droits de l’être humain
- Antoine BERNARD
- Les enjeux du nouveau système de justice pénale internationale
- Nuri ALBALA
- La compétence universelle pour juger les crimes contre l’humanité : un principe inacceptable pour les plus puissants
- Catherine COQUIO
- La “Commission d’Enquête Citoyenne” sur la France au Rwanda : d’un empirisme politique et juridique
- Jean BRICMONT
- Droit d’ingérence ou droit international ?
- Ayşe ERZAN
- The World Tribunal on Iraq
- Karen PARKER
- Humanitarian Law and human rights law
- Nils ANDERSON
- Droit international humanitaire et terrorisme ?
- Pedro GARCIA-BILBAO
- Droits d’ingérence et souveraineté nationale dans un contexte d’impunité impériale
- Vincent RIVASSEAU
- Pour une évaluation précise des souffrances causées par les conflits armés
- Daniel IAGOLNITZER
- Comment lutter contre toute impunité ?
Remerciements
Tant l’organisation de la conférence que la réalisation de ce livre ont bénéficié de l’aide et du concours d’un grand nombre de personnes.
Nous tenons en premier lieu à souligner l’importance qu’a représenté dans la concrétisation de ce projet le Conseil international de la conférence, réunissant des signatures de personnalités de vingt-et-un pays (voir la liste page 250). Ce fut, pour nous, un concours déterminant.
Nous tenons tout particulièrement à remercier Monsieur Patrick Braouezec, député de Saint-Saint-Denis, qui a permis à nos travaux de se dérouler au Palais Bourbon, une précieuse contribution dont nous lui savons gré.
Nous remercions également Anne-Marie Pauleau, qui a coopéré de manière très efficace à la préparation et à l’organisation de la conférence et pour leur aide compétente aux différentes étapes du projet : Liri Andersson, Jean Bricmont, Jeannine Chêne, Cyrano de Dominicis, Julio M. Fernandez, André Gazut, Mireille Fanon-Mendès-France, Eleonora Necca et Marie-Ange Patrizio.
Nous sommes heureux de la collaboration établie à cette occasion avec Amnesty International France, l’Association Internationale de Recherche sur les Crimes contre l’Humanité et les Génocides (AIRCRIGE), l’Association Internationale des Juristes Démocrates (AIJD), l’Association of Humanitarian Lawyers, l’Association Sherpa, le Center for International Emergency Disaster and Refugee, le Centre Europe Tiers-Monde (CETIM), Droit-Solidarité, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), l’Institut de Documentation et de Recherche sur la Paix (IDRP), l’Institut de Relations Internationales et Stratégique (IRIS), Jury of Conscience (WTI), Médecins du monde, Track Impunity Always (TRIAL). Leur participation et contribution furent essentielles.
Nous voulons aussi relever la disponibilité et la très grande qualité du travail de traduction simultanée effectuée par Monsieur Philippe Bignet et Accès Traduction Interprétation.
Enfin nous remercions chaleureusement tous les conférenciers et les présidents de séances qui ont assuré le succès de cet évènement.
Merci encore à tous.
Nils Andersson
Daniel Iagolnitzer
Vincent Rivasseau
Hommage à Pierre Vidal-Naquet
En raison de sa rigueur morale et de sa totale indépendance à l’écart de tout réseau ou toute coterie intellectuelle et politique, il fut le premier auquel nous nous sommes adressés. Nous cherchions son avis sur l’opportunité d’organiser une conférence ayant pour thème l’impunité des Etats puissants et en particulier celle des Etats-Unis. L’avenir du projet dépendait pour beaucoup de sa réponse.
Son appui à organiser cette conférence fut immédiat et sans réserve. Avec cette intelligence aiguë qui était la sienne, il fit part lors de cette rencontre de ses inquiétudes : la conception hégémonique du monde de l’administration Bush, son intégrisme idéologique, son interventionnisme militaire, sa volonté de réviser le droit international en général et humanitaire en particulier. Jamais, selon lui, depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde n’avait connu une situation aussi dangereuse.
Au long des préparatifs, Pierre Vidal-Naquet nous conseilla des personnes à contacter puis, le projet se concrétisant, convaincu de la nécessité d’une telle initiative, il accepta d’être président d’honneur de la Conférence au côté de Monsieur Théo van Boven. Il lui revenait de prononcer l’allocution inaugurale, son état de santé ne le lui permit pas.
Disparu, Pierre Vidal-Naquet nous laisse l’exemple d’une vie d’historien et de citoyen. Il fut toujours, dans ses actes et dans ses écrits, l’un et l’autre, que ce soit dans ses travaux sur la Grèce antique, qui était sa joie, ou dans son engagement contre les crimes d’Etat lors de la guerre d’Algérie, dans sa dénonciation des révisionnistes, ces assassins de la mémoire, ainsi qu’il les avait qualifiés, ou dans ses réflexions sur l’Atlantide, dans lesquelles il dénonce la construction et l’utilisation des mythes par les pouvoirs. Pour lui, raison et polis ne faisait qu’un.
Pierre Vidal-Naquet était de ceux que l’on écoute car, dès le premier contact, on comprend que l’on a tout à apprendre. Aujourd’hui nous sommes privés de sa vigilance à dévoiler, de ses traits aussi fulgurants qu’implacables, les imposteurs qui mentent à l’Histoire ou qui l’utilisent à leurs fins. Il nous reste l’image de l’ami, disponible et fidèle.
Nils Andersson